Le toupet

Chemisette rose bien repassée, pantalon noir à pinces. A la main, une sacoche publicitaire en plastique noir. Il considère son reflet dans la vitre du wagon. Il porte le cheveux ras, sauf sur le sommet du crâne, où une longue mèche savamment ramenée en arrière tente de masquer une majestueuse calvitie.

Le poireau

Chevelure de jais coiffée en brosse, l’homme appuie sa tête contre la vitre. Petits yeux noirs sous front bas. Peau flasque et cireuse. A l’ombre du menton, dans le gras du cou s’épanouit un magnifique poireau. De longs poils noirs et drus, comme un bouquet d’herbes folles. Station Saint Michel, l’homme au poireau descend.

Mère et fille (2)

Elles sont reliées l’une à l’autre par un écouteur. Chacune une oreille. La mère est vêtue de mauve. Son pantalon, mauve. Son haut froufroutant en synthétique, mauve. Et dans ses cheveux, le chouchou, mauve. Elles écoutent la même musique sans se parler, l’air un peu las. La fille porte un blouson molletonné noir et un pantalon beige. Et en bandoulière, un tout petit sac en tricot. Mauve.

La tribu

L’aînée a dans les 14 ans. Elle arbore une paire de cuissardes marron sur un jean moulant et un pull noir en synthétique orné d’une couronne en clous dorés. Ses longs cheveux bruns sont détachés. Le plus jeune frère porte un jogging vert douteux et un gros diamant de rappeur à l’oreille gauche. Même diamant sur le lobe du second frère. Dans son dos, la petite dernière en sandales roses suçotte une tétine orange. Tous les quatre ont les mêmes sourcils touffus.

Le petit papier

C’est un tout petit monsieur vêtu de gris, casquette de laine posée sur le crâne, emmitouflé dans une rutilante parka Aigle. Il sort de sa poche un minuscule papier couvert d’une écriture serrée. Dans ses mains aux grosses veines bleues, le petit papier écrit recto verso tantôt à l’encre bleue, tantôt à l’encre noire est devenu tout mou à force d’être manipulé. Il se déchire un peu sur les bords. Le vieux monsieur le lit avec attention, derrière ses lunettes aux verres épais. Station Riquet, il le replie précautionneusement. Le glisse dans sa poche et descend.

Marie-George

Station République, sur le quai direction Bobigny-Pablo Picasso, un homme- cheveux gris mi-longs et blouson fatigué- brandit une pancarte. Marie-George Buffet y sourit sur fond rouge. “Marie-Georges Buffet est à Bercy ce soir” scande-t-il. Deux adolescentes passent. Même jean’s slim ultra-moulant, baskets montantes, blouson de cuir et mèche sur le côté. Elles gloussent et se poussent du coude. La plus hardie s’arrête et demande au militant “C’est qui ?”. Elle désigne la pancarte du menton. “Ben Marie-George”, répond le militant un peu désarçonné. Mine interrogative des gamines. “C’est Marie-George Buffet, la présidente du PCF”. “Le Pécéef ?” “Oui, le PCF, le parti communiste français”. “Haaaaaan”, feignent-elles de connaître. Elles s’éloignent en pouffant.

Jour de rentrée

Belle tête un peu ébouriffée, mal rasé, il porte un blouson de velours brun sur un sweat à capuche Gap, un pantalon large et des baskets bleu roi. Sur ses genoux, une pile de copies de maths. Stylo rouge en main, il biffe d’un trait sûr des courbes hésitantes. Sanctionne d’un “Non” rapide et sans appel des équations bancales. Gare de l’Est il remballe son Bic et ses copies et file vers la sortie.

La femme-empereur

Elle est montée dans la rame en se dandinant, a jeté un regard circulaire à la recherche d’une place. Personne n’a bronché. Elle a alors ouvert la fermeture éclair de sa parka kaki, a écarté son écharpe pour montrer son ventre rebondi. Personne n’a regardé. Elle est allée se camper entre les places assises à quatre et s’est solidement accrochée à une barre. Toujours pas un regard. Elle s’est cambrée pour faire ressortir son ventre vraiment très rebondi, a posé sa main dessus comme sur un accoudoir, l’a caressé doucement. Un monsieur a alors levé la tête de son journal, a eu l’air désolé et l’a priée de bien vouloir prendre sa place. Elle s’est répandue en remerciements, puis a fondu sur le siège libre et s’est assise lourdement. Elle a jeté un regard vengeur à tous les sans-coeur alentours et s’est plongée dans son livre.